Archive for the 'times' Category

Lecture

A lire en ce moment, l’excellent entretien de Jonathan Blow par Tristan Ducluzeau dans le numéro 43 de Chronicart (à propos de son jeu Braid, bientôt dispo sur le XLA), qui dans sa conception de l’anti game over rappellera (un peu, pas tout à fait) ce que nous disions ici , ici, et ici. Et concernant ses propos sur WOW, on pourra lire la fin de ce que nous tentions d’expliquer là, où il y a un certain écho.

JD / KDD

Versus : Cinéma & Jeux Vidéo

 

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Il faut passer l’été parisien dans l’oisiveté et l’inertie la plus totale, fuir tout ce qui perturberait la traînasserie et pourrait soumettre le corps à la plus infime accélération, fuir les chaleurs assomantes; à l’occasion, poser un pied à l’Espace Paris Cinéma sur la place Saint-Germain-des-Prés. Dans la « Zone Versus » amménagée dans le cadre de l’évènement Versus : Cinéma & Jeux Vidéo , on profitera alors des bornes mises à disposition pour parcourir un pan entier de la généalogie du jeu vidéo, de l’atari 2600 à la Xbox 360, et s’enrichir alors d’un voyage immobile et sans destination particulière à travers les temporalités variables, les esthétiques disparates et les multiples générations vidéoludiques.

Affalé sur les larges coussins d’un espace lounge parfaitement approprié et pour l’instant encore peu fréquenté (tant mieux), on a pu somnoler sur l’assoupissant Dune sorti sur Mega CD, réveiller des sentiments proustiens sur les Double Dragon, Die Hard Arcade et autres beat’em all qui formèrent notre jeunesse, comparer la nullité d’un Willow avec celle du dernier Harry Potter, constater le savoir-faire ancestral de Konami déployé sur les Batman returns, et autres Tortues ninja… Autant de (re)découvertes que de jeux à jouer et à savourer comme l’on savoure une friandise, dans l’insouciance d’un été qui passe.

A suivre…

KDD

Versus : Cinéma & Jeux Vidéo. Du 30 juin au 11 juillet 2006 de 12h à 19h à l’Espace Paris Cinéma (6è arr.)

http://www.pariscinema.org

 

Idiosyncrasie – New Super Mario Bros

 

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Nous jouons. Depuis trois décennies, et toujours plus. Les écrans, nous sommes nés avec. Le cinéma, c’était déjà de l’histoire ancienne, l’affaire d’une autre génération. Lorsque naissait le jeu vidéo, Skorecki écrivait Contre la nouvelle cinéphilie dans les Cahiers. Est-ce un hasard ? Ou bien sommes nous les seuls à voir la possibilité d’un lien ? Lorsque l’image dépérissait, elle venait se reconstituer, comme à son origine, son essence, sa genèse, au sein du jeu vidéo. Comme si nous avions atteint une beauté si absolue qu’il nous fallait repartir à zéro, tout recommencer, et enfin trouver la liaison avec les images, d’autres modes de médiations, plus profonds, intenses, secrets. Au moment où mourrait le cinéma, ou un sublime kantien s’éteignait pour ne laisser ensuite que quelques rares, très rares éclairs de survie, les computers allaient remettre toute notre pensée en jeu. L’entièreté de notre imagination allait partir de l’abstraction vers la figuration, comme un trajet pratiquement contraire à l’histoire de l’art. Plus de réel, plus de matière, tout était désormais de l’autre côté, et nous avec. Le jeu vidéo, c’est une résurrection, une nouvelle étape, notre transcendance.

Et pourtant nous jouons à n’importe quoi. Depuis trois décennies, et toujours plus. Les mêmes mécanismes se répètent, les mêmes idées s’enchaînent, seuls les décors changent, parfois. Si les jeux s’enjolivent, se peaufinent, notre rapport à eux reste identique, notre regard actualisant notre imagination à chaque génération graphique. Mais c’est aussi par cette répétition qu’existe l’assurance de pouvoir rejouer sans cesse à ce qui autrefois avait suscité désir et excitation. Finalement, comme chaque chose, on aime toujours un peu les mêmes jeux, souvent ceux qui nous rattachent à nos premières émotions, comme si tout ça n’était qu’abrégé psychanalytique ou succession d’objets proustien. Nintendo cette leçon l’a comprise et l’applique depuis toujours. Ce n’est pas le jeu qui doit changer, ni son univers ou son scénario, c’est la manière de jouer (et encore). Chaque génération de console nous a fait jouer à Mario, aujourd’hui c’est au tour de la DS. Faire jouer le monde avec le même jeu depuis deux décennies ce n’est pas un exploit, c’est politique, presque idéologique.

Souvenez-vous, durant les glorieuses années de Nintendo, leur campagne médiatique misait sur le slogan Nintendo Power ! Le pouvoir, quel pouvoir ? Celui, atomique, de manipuler les pixels de l’image, ou celui d’une firme qui affirmait sa capacité à fédérer des populations autour d’une boîte en plastique et d’un écran, pour nous faire plonger dans des univers minimalistes où un plombier sosie de Saddam Hussein sauvait une caricature de princesse ? Tout ça à la fois. Derrière ce Power ne se cache rien d’autre qu’une ligne éditoriale pratiquement intangible, une certaine idée du jeu vidéo qui place une pensée de son média en amont. Peu importe la forme pour Nintendo, compte d’abord le comment. On ne serait pas étonné de découvrir planqué dans les coffres forts de la firme de Kyoto un petite livre rouge du jeu vidéo, un essai signé par Miyamoto qui serait un véritable traité politique et philosophique.

Avec New Super Mario Bros, l’occasion de resituer le jeu dans la généalogie propre à Nintendo est presque trop belle. Tout commence avant même l’insertion de la cartouche, tout commence avec la boîte du jeu. Les joueurs américains et européens n’auront pas l’occasion de s’en rendre compte, car pour s’en apercevoir il faudra oser la version japonaise et sa boîte jaune criarde. Ce jaune n’est pas une coquetterie, c’est la couleur de Super Mario, identique à celles des versions précédentes, telle que sur Super Famicom. En marquant chromatiquement la tradition, Nintendo affirme et assure une pérennité, situant son nouveau jeu au sein d’une histoire qu’elle écrit elle-même. New Super Mario Bros sera donc un Super Mario, de nouveau il n’aura que l’idée et la date de sa sortie. Le jeu lui sera parfaitement conforme à tous les Super Mario 2D jamais conçus, à peine est-il une actualisation graphique rendu possible par la machine. On pourrait dire que New Super Mario Bros s’inscrit comme une simple variation sur un même thème, qu’il est presque un remix sans vraiment en être. Peut-être est-il même scolaire, le fruit d’un savoir faire méthodologique sans faille, impeccable, irréprochable – articulation parfaite entre le gameplay et la conquête de chaque niveau, entre l’obsession accumulative et la volonté d’accéder à une connaissance et maîtrise absolue du jeu, New Super Mario Bros est comme une simple mise à jour de son logiciel. Il n’a rien de nouveau en soi, ce n’est pas une révolution fondamentale telle que Mario 64, probablement Mario Galaxy, voire le cell shading de la version Game Cube. Au contraire le jeu nous conforte, nous rassure, il semble se loger dans nos mémoires en réactivant les souvenirs de la Famicom et la Super Famicom. New Super Mario Bros cherche l’authenticité, le retour à une mécanique parfaitement éprouvée qu’il tend à ressusciter. On aurait presque pu dire que Nintendo a faillit au vintage, mais c’est beaucoup plus que ça, car il ne s’agit pas seulement d’actualiser l’image de quelque chose en vidant son essence, au contraire Nintendo réveille l’essence de Mario à partir d’une forme identique. La firme dit moins souvenez vous que rien n’a changer, ce jeu est toujours le même et vous aussi.

Avec New Super Mario Bros, Nintendo bouleverse presque la notion commune de temps linéaire, cette idée simpliste avec laquelle joue aujourd’hui tous les constructeurs de technologie cherchant à nous imposer d’obscures et risibles représentations du temps. Au fond, New Super Mario Bros aurait pu s’appeler Super Mario tout court. La présence de l’adjectif n’est là que pour rappeler que ce jeu se joue ici et maintenant. Ce qui est nouveau n’est pas le jeu en soi, mais simplement le moment où nous jouons. Compte moins les possibilités techniques offerte par la machine pour le jeu qui le rendrait nouveau, que notre regard qui à partir d’une expérience identique rend cette même expérience toujours neuve. Nintendo est en cela au plus proche d’une philosophie du jeu. Si l’histoire de la firme raconte qu’elle a commencée par vendre des cartes à jouer, on ne s’étonnera pas que sa politique soit tournée de si près à une perpétuelle remise en jeu des mêmes produits. Car a priori n’importe quelle partie de cartes semble ressembler à une autre alors qu’elles sont sans cesse divergentes, qu’aucune ne se ressemble, qu’à partir des mêmes règles, des mêmes combinaisons possibles, des mêmes objets, chaque partie est unique. Super Mario, Zelda et les autres, c’est comme les cartes à jouer et le jeu est autant intemporel que perpétuellement différent

En osant aller à l’encontre de tout ce qui anime actuellement les constructeurs et développeurs de jeux vidéo, Nintendo s’affiche bien moins comme les conservateurs du milieu que les garants et penseurs d’une tradition et d’une histoire. Au Japon, on a coutume de dire que le passé est caché dans le présent pour expliciter l’importance et la persistance des traditions malgré l’hyper modernité. Cette idée pourrait être rattachée à la politique de Nintendo, qui avec New Super Mario Bros va même contre les possibilités de leur machine afin que le jeu soit le plus conforme possible à son origine. A mis parcours, pas d’écran tactile à raturer, pas de micro dans lequel souffler, tout se joue à l’ancienne. On imaginait que ce New cachait une exploitation des possibilités de la DS, mais non, le New, c’est nous.

Du Nous, au Wii/We, à la Révolution, à une politique de démocratisation intensive du jeu afin de toucher toutes les couches populaires, tous les âges, Nintendo est le grand acteur politique du jeu vidéo. Le seul dont nous pouvons dégager une éthique, des lignes constitutives d’une représentation du jeu vidéo dépassant le seul cadre technico-économique. Derrière Nintendo se cache une pensée, des symboles forts, une philosophie qui dépasse celle de son secteur d’activité. Elle est la seule firme dont nous pouvons créer une véritable interprétation historique. La sortie de New Super Mario Bros permet de relancer une nouvelle fois l’idée que l’entreprise de traduction de ce qui anime la pensée de Nintendo est encore à écrire et élucider. Un pari que nous oserons sans doute tenir.

Jérôme Dittmar

 


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