D’être inutile

 

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Le jeu vidéo n’est pas une pratique, à dire vrai il n’est même rien du tout. S’il était une pratique, le jeu vidéo aurait un sens, alors qu’il n’en a aucun, il est la futilité absolue, et c’est justement pourquoi il est intéressant. Le jeu vidéo est inutile, il ne sert à rien. Jouer à un jeu vidéo c’est se mettre dans un état de désoeuvrement, un état que Rockstar dans sa grande médiocrité, ou son génie, c’est selon, a systématisé. Rockstar c’est le désoeuvrement au carré, une tautologie du désoeuvrement. Un art, peut-être, pas sûr, une pratique, pour le coup, qui sait ? Pour jouer à un jeu vidéo il faut accepter de perdre son temps, ce qui signifie admettre sa propre futilité, fuir toutes les contraintes du monde réel. Quand je joue, je ne fais rien, je ne suis rien, je n’agis pas, le monde est mis entre parenthèses. On objectera que pourtant il se passe beaucoup de choses quand je joue à un jeu vidéo. C’est vrai. Sauf que tout ce qui se passe pendant un jeu vidéo est nul, n’a aucune existence, je ne réalise que mon propre rapport au vide (voir plus bas). Jouer à un jeu vidéo c’est un peu comme écrire, réaliser et monter son propre film sans jamais le montrer à personne et le détruire instantanément. Quelque chose de vain et qui in fine, contrairement au film, n’a aucune matérialité. Jouer c’est produire du vide, donc une production du zéro, une production neutre, sans effets. Pure production immatérielle, expérience sans conséquences où l’on ne cesse d’arpenter son cerveau en actionnant des leviers, ouvrant des portes, des passages secrets. Labyrinthe psychanalytique pur où chacun trouve ce qu’il est venu chercher ou pas. Le plus virtuel des deux, entre le joueur et l’écran, n’est pas celui qu’on croit. Et la sensation ? Pure construction mentale élaborée à partir de formes auxquels nous accordons une valeur qui n’existe que par nous-même. La représentation n’existe pas dans le jeu vidéo, chaque image renvoie à elle-même, à sa propre nature technique. Le reste est affaire d’interprétation car même dans le figuratif le jeu vidéo est une abstraction. Un art sans cadre, une chronophotographie sans bords, perpétuelle et mentale. Le jeu vidéo n’est pas un monde parallèle d’où nous pourrions diverger pour comprendre le réel, il est une production bien plus directe du cerveau que celle que Deleuze définissait pour le cinéma. Le jeu vidéo, c’est nous.

 

Jérôme Dittmar

Pictures Credits : John Dolan from Robin Rice Gallery 2001 Exhibition

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